Mercredi 21 janvier 2009
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Mardi 20 Janvier 2009
Par Mathieu DESLANDES
Le Journal du Dimanche
Nicolas Sarkozy les pointe comme
"irresponsables". Ils en sont fiers. Voyage au pays des "sudistes", ces syndicalistes révolutionnaires proches d'Olivier Besancenot, ou libertaires, ou simplement salariés en rupture.
Tous en tout cas revendiquent une radicalité du poing levé, tout en assumant une organisation autonome qui a plusieurs fois fait ses preuves.
Les voici, les "irresponsables", vilipendés jeudi par Nicolas Sarkozy. Ceux qui ont provoqué la fermeture de "la deuxième gare de France",
Saint-Lazare, après l'agression d'un conducteur par des voyous. Un peu partout dans le pays, en entendant les propos du président de la République, les militants SUD se sont sentis flattés. Même
honorés. Ceux qui ont vécu cet adoubement par procuration ont été encore plus fiers que les cheminots au coeur de l'action!
Tous sont persuadés d'avoir marqué l'Histoire. En juillet 2008, devant le conseil national de l'UMP, le Président assurait que "désormais, quand il y a une
grève en France, personne ne s'en aperçoit"; le mardi 13 janvier, il a été démenti par les faits. Par eux. Malgré son petit score aux élections prud'homales (3,82%), SUD est devenu le nouvel
ennemi intérieur: le syndicat qui met le feu à la plaine sociale; celui qui peut forcer les autres à la radicalisation. Un syndicat craint par le pouvoir - ou dont le pouvoir va se servir, comme
d'un épouvantail. SUD, comme Solidaires, Unitaires et Démocratiques.
Vingt ans, déjà, que ces trois lettres s'affichent sur des banderoles et des tracts bavards, toujours plus argumentés que ceux des concurrents. D'abord chez les
facteurs et les infirmières, en 1988-1989. Puis chez les cheminots, après la grève de 1995. Tous les gros bastions ont la même histoire: au cours d'un conflit social, des syndicalistes CFDT (ou
CGT) se fâchent avec leur confédération, jugée trop molle; écartés, ils passent sous pavillon SUD. Les derniers ralliements de masse ont été provoqués par la réforme des retraites, en 2003.
Aujourd'hui, Solidaires, qui regroupe tous les SUD et quelques syndicats alliés, revendique 90.000 adhérents. Des anarchistes, des lambertistes, des camarades d'Arlette Laguiller, d'Olivier
Besancenot (lui-même est à SUD-PTT) et de José Bové: la palette de l'extrême gauche.
Les militants plus jeunes sont moins structurés politiquement
"On a beaucoup de sympathisants socialistes aussi, nuance Annick Coupé, une des porte-parole de Solidaires, et encore plus de gens qui ne militent dans
aucun mouvement politique." Certes. Mais Coupé, jadis militante maoïste - pas longtemps, d'accord - est une figure du mouvement altermondialiste en France. Ce sont des dirigeants historiques
de SUD, des quinquagénaires formés au temps héroïque du gauchisme des années 1970, qui ont porté Attac et ses épigones. Les militants plus jeunes sont moins structurés politiquement, mais tout
aussi révoltés. Et quelle que soit leur chapelle d'origine, tous les SUD revendiquent la radicalité du poing levé. Avec l'impression d'occuper une place laissée vacante par une CGT
émoussée.
"On est les cégétistes d'autrefois", dit Dominique
Malvaud, aiguilleur à Saint-Lazare. Et d'observer avec perplexité les va-et-vient de la centrale jadis communiste, glissant inéluctablement vers le "réformisme", mais ponctuellement
tentée de renouer avec la lutte. Surtout quand SUD fait rêver les cégétistes en mal de combat. "Nous, on ne sera jamais un syndicat d'accompagnement", jure Sylvie Nicolier, caissière au
BHV. La lutte des classes est en marche. Quand les intérêts des salariés sont en jeu, on ne lâche jamais face au taulier."
Pour obtenir gain de cause, les anarcho-syndicalistes de SUD utilisent tous les moyens d'action des guérilleros. Le harcèlement (juridique). Le combat (médiatique)
en petites troupes mobiles, enseigné au cours de stages d'été avec des comédiens. Et l'embuscade: "On peut débarquer en réunion avec des sacs de couchage et des cafetières, faire durer et
avoir les patrons à l'usure", raconte Eric Bezou, de SUD-Rail. Tout est permis. Avec une obsession: être insaisissable. Faut-il se rendre à un entretien? Mener une négociation? Porter une
revendication? Les SUD s'arrangent pour ne pas toujours envoyer les mêmes militants au front. Inutile pour la direction des entreprises d'exercer une pression sur quelqu'un en particulier, ce
serait sans effet. Impossible aussi de court-circuiter un agitateur local en allant trouver un responsable national... puisque chaque syndicat SUD est autonome et n'a pas à en référer à une
fédération pour passer à l'action.
Tous les SUD mettent en avant un seul décideur: la "base"
"Nous sommes incontrôlables, estime Luc, prof d'histoire au Blanc-Mesnil. Une organisation devient manipulable lorsqu'elle se peuple d'apparatchiks
d'abord préoccupés par leur carrière." Pour s'en prémunir, les SUD ont multiplié les garde-fous. Limité les mandats et les heures de détachement des élus du personnel pour éviter d'avoir des
"responsables à vie". Et peu importe si d'une union locale à l'autre, les règles sont à géométrie variable. Leur instauration a suffi pour asseoir la réputation d'un syndicat qui fuit
comme la peste le confort qui le uette. Un syndicat modeste, à l'ancienne. Mais aussi plus efficace car plus à l'écoute: les militants partagent la vie des salariés dans les ateliers, dans les
bureaux, dans les salles des profs...
Cette occupation du terrain
est leur force et leur ligne stratégique: ils doivent être les premiers à identifier les sources de mécontentement, pour proposer de nouvelles luttes. Proposer, seulement. Car, quelle que soit la
région, quel que soit le métier, tous les SUD mettent en avant un seul décideur: la "base". C'est elle qui, selon la mythologie interne, choisit ses luttes au cours d'"assemblées
générales démocratiques". Cette toute-puissance de la base est devenue le meilleur des arguments électoraux: "Rejoignez SUD, c'est vous qui déciderez." C'est aussi une préfiguration
de la société autogérée que ces militants cherchent à construire, entreprise après entreprise. Bien plus sûrement, pensent-ils, que par la voie politique.
Mais, d'un local syndical à l'autre, ces lendemains qui chantent semblent plus ou moins lointains. "Parfois, quand on rencontre des SUD de la fonction publique,
on a l'impression de ne pas vivre sur la même planète", regrette Bruno Houillon, délégué syndical à l'usine Michelin de Golbey, près d'Epinal. "Ils nous expliquent comment ils envisagent
la révolution, alors qu'on est occupés à se battre contre des poussières d'amiante. Les copains du public nous disent aussi qu'il faut lancer une grève générale pour créer un rapport de force.
Mais nous, au bout de quinze jours de grève, on n'a plus de quoi nourrir nos familles. Alors on se dit qu'on verra plus tard." Même la révolution en marche a ses nantis.
( Source JDD )
Publié dans : Revue de presse
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